Pourquoi partir marcher en montagne sur plusieurs jours ?

Il y a ceux qui partent à la journée, et puis les autres…

Petites confessions et réflexions d’un randonneur itinérant.

Se concentrer sur une seule chose

Partir à la journée, cela signifie souvent préparer ses affaires, jeter un coup d’œil sur l’itinéraire, charger la voiture, monter assez tôt par les routes pour pouvoir « profiter » de la journée, marcher, se poser, refaire le trajet dans le sens inverse, puis ranger, avec in fine d’autre activités.
Pas besoin d’être observateur pour se rendre compte que cela fait beaucoup de choses dans une seule journée.

Les montagnes, elles, restent immobiles.

Partir sur plusieurs jours demande certainement un peu plus de préparation mais une fois passée la première journée, il n’y a (a priori) plus rien d’autre pour nous distraire que la montagne. On peut réellement se fondre dans cet environnement et vivre pleinement ces instants alpins. Pour moi l’idéal est de partir un minimum de 3 jours, ce qui signifie au minimum une journée libre de tout transport (et des contraintes reliées).

Question de rythme

Partir à la journée, c’est aussi une question d’horaire, de planning. A quelle heure partir, revenir ? Quelles obligations pour le soir (le repas avec un tel, le cinéma ou encore les courses à faire). Cette balade n’est plus un voyage mais une parenthèse où le temps n’a pas la liberté de se dilater outre mesure. On entre dans le milieu tout en pensant déjà à la suite.

Se laisser aller en montagne sur plusieurs jours, c’est offrir la possibilité de s’imprégner de leur tranquillité, de leur calme. Le temps n’existe plus, le chemin et les ombres du soleil sont nos seules références. Un nouveau rythme vient se mettre en place, plus naturel, connecté à notre corps et à nos sensations.

« Quand on marche, le monde n’a plus présent ni futur, il n’y a que le cycle des matins et des soirs. Le randonneur qui s’émerveille n’a plus passé, ni projets, ni expérience, il n’est qu’un regard. » Fréderic Gros

Être dehors… longtemps

Partir marcher sur plusieurs jours, c’est pour la plupart d’entre nous inverser les logiques de notre condition humaine. Dans notre vie quotidienne, le dehors est un espace de transition entre un intérieur et un autre, un sas dans lequel l’esprit est retenu par les détails privés et les projections futures. Une balade à la journée étire ce sas, comme une parenthèse ou un interlude mais sans changer fondamentalement sa nature. Lorsque l’on se met en marche sur plusieurs jours, le dehors n’est plus une transition mais devient l’élément de stabilité. Ce lien retrouvé avec notre environnement est à l’origine d’un sentiment de ressourcement profond.

Cohérence spatiale

Après mon long périple à pied dans les Alpes, je me suis mis à transformer les distances en journée de marche (ie : Grenoble-Lyon : 90 km donc 3 journées de marche de 30 km). Avec ce nouveau référentiel, je trouvais une certaine cohérence à aller à Lyon en train ou en voiture, mais sur une durée d’au moins trois jours.
Un argument écologique ? Pas directement. Si on s’attache simplement à considérer notre corps, est-il normal de se déplacer aussi vite, aussi loin, sans lui laisser la possibilité de « récupérer » ?
Je me suis rendu compte que si l’on rapportait cette cohérence spatiale et temporelle à toutes les actions autour de nous, ça serait très bon « écologiquement ». Bref, peut-être qu’il faut repenser notre fonctionnement de manière globale et arrêter de mettre des pansements « écologiques » sur un système qui a montré ses limites. Mais c’est là un autre sujet.

Vous aurez compris que partir à la journée avec mon référentiel limite franchement ma zone d’action. Je pars maintenant souvent à quelques pas de la maison, dans une forêt que j’apprends à apprivoiser, bien loin des hautes cimes.
Lorsque je pars plus loin, j’essaie systématiquement de partir sur plusieurs jours, ça me permet d’être en cohérence globale avec mon corps tout en découvrant de nouveaux espaces (et en plus, ça limite mon impact sur la planète : c’est presque magique !).

Déconnexion

L’aspect déconnexion que l’on peut vivre en montagne est quelque chose d’essentiel à mes yeux. Le premier jour, si l’on a écouté la radio le matin ou lu le journal la veille, il est fort probable que pendant une partie de la journée notre esprit soit distrait, virevoltant entre ces petites choses accumulées. Selon le degré d’agitation de notre vie, cela peut aussi concerner des aspects professionnels, affectifs ou politique et modifier notre présence. Rien ne sert de combattre ce phénomène, il existe bel et bien et correspond à notre état du moment.

Sur plusieurs jours, ces idées parasites se diluent peu à peu. Les stimulations de notre cerveau sont d’un autre ordre. On se passe vite de l’actualité du monde et des réseaux sociaux. On découvre des odeurs, notre regard change et l’on peut déceler des détails discrets dans le paysage et s’émerveiller de la puissance du bruit d’un torrent. L’esprit devient clair et vif, quelques idées lumineuses apparaissent ici là.
Mais attention, cet état est fragile : si on rallume son téléphone ou reçoit un message, il est possible de rebasculer dans les tracas du quotidien de manière quasi instantanée. Incroyable pouvoir de ces objets qui peuvent nous extraire brutalement de notre environnement. Mais c’est encore là, un autre sujet qui sera peut-être bon de développer un peu plus tard.

« D’être mis en présence de ce qui absolument dure nous détache de ces nouvelles éphémères qui ordinairement nous rendent captifs. » Frédéric Gros.

BAS LES MASQUES

Le masque social ne disparaît pas subitement lors des activités de montagne. Je dirais même qu’il est parfois exacerbé sur les sentiers pendant le week-end. Sur plusieurs jours, les masques tombent peu à peu…  On n’est plus avocat, médecin ou ouvrier avec un gros sac sur le dos. La fatigue et les odeurs finissent par nous mettre d’accord : nous ne sommes que bien peu de chose, là haut sur les cimes.

On n’est personne pour les glaciers, les forêts ou les animaux croisés.

Il y a là une chance unique de s’extraire des préjugés envers les autres et de se laisser aller à ce que l’on est véritablement.

PRENDRE LE TEMPS

En fin de compte, je pense que chacun admettra qu’il est bien plus bénéfique de partir sur plusieurs jours plutôt qu’à la journée.

«  C’est compliqué. On n’a pas le temps. Il y a les autres activités aussi. L’école et les enfants… »
Il y aura toujours beaucoup de raisons de ne pas partir, la plus grande difficulté résidant à réellement dégager du temps pour partir l’esprit libre.
Vaut-il mieux partir en étant pressé sur plusieurs jours ou partir à la journée en prenant le temps ?
Cela amène au sujet du rythme global de nos vies et de l’importance de temps “libre”, mais, vous en conviendrez, c’est encore un autre sujet qui mériterait bien plus que quelques lignes…

UN ESPACE NEUTRE DE REFLEXION 

Je finirai simplement en disant que pour moi, partir en montagne sur plusieurs jours, c’est surtout un formidable moyen de se reconnecter avec soi-même et peut-être trouver plus de sens dans ce que l’on fait au quotidien. Aveuglé par des habitudes agréables et un confort rassurant, il est fort simple de se laisser porter par une vie qui n’est plus véritablement celle que nous souhaitons vraiment,

La randonnée itinérante en montagne a pour moi ce pouvoir de nous mettre face à nos propres vérités. Une psychothérapie céleste en quelque sorte…

Applications concrètes avec  SLOW RANDO

Logo Slow-Rando

Avec Slow Rando, mon entreprise de randonnée, j’ai décidé volontairement de ne pas proposer de randonnées à la journée ou même sur un week-end. Les séjours durent au minimum 3 jours afin qu’ils ne soient pas de simples objets de loisirs mais une envie de vivre de véritables expériences dans lesquelles les participants font le choix de me confier leur “temps”.
Les séjours sont conçus de A à Z dans une relation douce au temps,  les arrivées et départs sont ainsi particulièrement travaillés :

  • Rendez-vous d’accueil uniquement les après-midi et soir pour  laisser le temps aux participants d’arriver sans empressement ni stress. Le soir est dédié à la présentation des séjours, à la distribution du matériel et à la rencontre. Le début des randonnées commence le lendemain matin dans une ambiance apaisée : une introduction de bonne augure pour ralentir en montagne.
  • Départ doux : volonté de savourer les derniers instants en montagne en choyant les moments partagés les jours précédents. Un espace « tampon » important est ainsi programmé entre l’arrivée et la « dispersion » des participants (1 soirée + 1 nuit pour les séjours de 7J, 1 repas pour les séjours de 4J).
  • Une articulation possible avec les transports en commun est pensé au mieux afin que les participants puissent commencer leur « ralentissement » dès leur domicile

Autre règle mise en place sur les séjours pour limiter les “reconnexions” intempestives : les participants sont invités à ne pas emporter leur téléphone pendant la durée du séjour.

Et dernier point important, comme les séjours se font en tente, nous jouissons d’une liberté supplémentaire : celle de ne pas avoir d’itinéraire pré-établie et de nous laisser complètement aller à l’imprévu. Un autre degré de déprogrammation qui fera certainement l’objet d’un autre article.

 

Merci de vos encouragements :
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matthieu chambaud

Amoureux de la nature, Matthieu Chambaud voit la montagne comme un espace privilégié de réflexion et d'introspection. Adepte des randonnées au long cours, il a notamment traversé les Alpes dans leur intégralité pendant près de 5 mois et réalisé le film Via Alpina - L'Envers du Chemin. Il travaille actuellement comme accompagnateur en montagne au sein de son entreprise Slow Rando pour partager sa vision particulière de la montagne.

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